« Nous aussi » d’Anne Godard

Ayant lu (et aimé) il y a quelques années « L’inconsolable » de l’autrice et ayant vu « Nous aussi » figurer dans la majorité des listes de prix littéraires (il vient d’ailleurs de décrocher le Prix Décembre), on était tenté de jeter son dévolu sur lui dans la Masse Critique de Babelio. Et, chance, on a été tiré au sort.
On vient de le finir et on ne sait pas comment chroniquer ce livre autrement qu’avec ce pronom indéfini, tellement on a été imprégné par cette narration peu commune à la plus distancée des troisièmes personnes du singulier. On a vécu aux côtés de cette famille de nantis, vivant entre le 5e arrondissement de Paris et le Château, résidence secondaire faisant face au Mont-Blanc. On a vécu avec cette bande de cousins privilégiés, livrés à eux-mêmes, faisant tout ensemble, à l’abri des regards de parents absents, plus déviants qu’aimants. On a été témoin du flux intarissable de leurs pensées sans trop savoir à qui les attribuer. On a été submergés par ce déversoir de souvenirs que les personnages se fabriquaient chacun entre les murs étouffants de leur « cocon » du quartier latin. On a ressenti au fur et à mesure de la lecture l’inconfort, puis le malaise, la nausée devant des scènes de vie d’un quotidien tout sauf normal pour des enfants d’une même famille.
On a lu ce livre d’une traite, on a été fasciné par la lucidité de ces « on » indistincts et familiers, par le rythme vertigineux de ces phrases qui se déversent sans discontinuer jusqu’aux terribles révélations – secrets de famille, banalisation de comportements incestueux, omerta autour du suicide d’un enfant… On en a eu le souffle coupé à plusieurs reprises et du mal à reprendre pied.

On sort frappé par cette lecture, avec l’envie de relire ce livre à la lueur des révélations. On sait aussi que cela nécessitera d’attendre un peu, qu’il faudra rassembler encore un peu de courage pour se replonger dans cette ambiance sordide.
On reconnaît le talent d’écriture de l’autrice, la force inouïe de sa plume. Et on ne peut que comprendre pourquoi ce livre a été remarqué face à ses 460 homologues de la rentrée littéraire. Bravo à l’autrice pour ce roman, et merci Babelio et Actes Sud pour cette lecture profondément marquante.